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Eté 1944 à Recloses  Version imprimable

le 03/08/2018


Durant trois mois, au cours de l'été 44, 204 jeunes parisiens ont vécu à recloses

Ernest Filâtre, curé de 1960 à 1983, rédigea durant sa charge la rédaction de l'histoire de Recloses qui s'étend sur plus de 15 000 ans. Dans son livre, un chapitre est consacré au "Chantier". 

Au cours de l'été 1944, notre village de Recloses a été durant trois mois "occupé" par deux colonies de vacances, l'une "Le Chantier" rue Sainte Reine, l'autre "Les Épinettes", rue Grande près de la "Mare à la Bonne".

Une "occupation" toute pacifique, rassurez-vous. Parlons aujourd'hui des 204 jeunes parisiens petits et grands qui ont élu domicile rue Sainte Reine.

GRÂCE A LA PAROISSE SAINT ANTOINE DES QUINZE-VINGTS

La paroisse Saint-Antoine des Quinze-Vingts dans le 12ème arrondissement de paris possédait à Recloses depuis les années 20 une ancienne fermette 17 rue Sainte Reine, qu'elle avait aménagée en maison de vacances. Elle était la propriété d'une association au nom évocateur : "Le repos à la campagne". Le groupe des enfants de chœur de cette paroisse de Paris y venait régulièrement pour profiter du bon air de la forêt. La maison portait le nom de "Notre-Dame du Bon Conseil".

Quelques années plus tard, une seconde fermette située 18 rue Sainte Reine fut achetée par le curé des "Quinze-Vingts". Elle sera dénommée "Maison Sainte-Thérèse".

Sur le territoire de cette paroisse parisienne un important patronage, "Le Chantier", accueillait de nombreux jeunes.

Durant leurs loisirs ils venaient pratiquer des sports variés et acquérir une solide formation humaine et chrétienne. Chaque année, durant les vacances scolaires, ils se rendaient à Hermancia en Savoie. En cet été 1944, du fait du débarquement en Normandie, il n'était pas possible de s'éloigner de la capitale. Monsieur le curé des "Quinze-Vingts" proposa alors pour les enfants du "Chantier" les deux maisons de Recloses.

LA COLONIE S'ORGANISE

C'est ainsi que le matin du 27 juin, 204 colons arrivèrent à Recloses et prirent possession des coquettes maisons où s'écouleront trois mois de leur vie, loin des dangers et des privations auxquelles la population parisienne fut soumise.

En quelques jours on rassembla tout ce qui manquait : lits, matelas, vaisselle, etc. sans oublier la nourriture nécessaire pour toutes ces jeunes bouches et pour les adultes qui les encadraient. Un chiffre en dit long : chaque matin les enfants épluchaient les 180 kg de pommes de terre nécessaires pour la journée;

Tout de suite la colonie trouva sa cadence de vie. Le matin, dès le saut du lit, toilette faite à grande eau et terminée pour les plus grands par une douche froide qui réveillait définitivement. Prière, petit-déjeuner, épluchage des légumes.

Puis c'était le départ pour la "faculté" où, sous la direction de professeurs venus les accompagner, les colons complétaient une année scolaire passablement ébréchée. Pas moins de sept classes dont deux avec latin et grec et cinq d'enseignement primaire avec anglais allemand, mathématiques, etc.

Après le déjeuner du midi c'était le départ pour la forêt pour des jeux variés : jeu de foulards, attaques de forts, combat de sioux, …

Certains jours les colons escaladaient les rochers de la Vallée ou encore allaient jusqu'à la Sablière de Bourron pour des descentes en luge ou des pirouettes sur le tapis de sable blanc.

De retour à la maison, une bonne douche était nécessaire et personne ne se faisait prier.

Ah "la belle colonie de vacances !", pas du tout dans le style de Pierre Perret.

LA JOIE DE LA LIBÉRATION

Ceux et celles qui se trouvaient le 23 août 44 se souviennent avec émotion de cette journée inoubliable. Mais laissons parler un colon de l'époque;
"Ce jour-là était un mercredi … Recloses s'éveille, tôt, très tôt même. Les "colons" aussi… Un temps magnifique, un ciel pur, un soleil déjà chaud. Dans les champs voisins, les blés sont mûrs … la forêt toute proche sent bon … les oiseaux chantent, rompant le silence … quel cadre idéal ! Paisible séjour de vacances ! Et pourtant … Et pourtant, c'est la guerre avec ses combats s'approchant de nous. Mais ce sont ceux de la Libération.

Pour certains la nuit aura été très courte, inquiétante. Tenus éveillés, Monsieur l'Abbé Jean, les Aînés, les plus grands, sont restés prêts à toute éventualité … car il devait bien arriver le jour de la libération de Recloses ! Ceux qui n'ont pas ou peu dormi, ont encore en mémoire le spectacle des lueurs rougeâtres, des fusées éclairant le ciel … De même le ronronnement des moteurs d'avions, les roulements des véhicules, et au loin la canonnade … Les troupes américaines font reculer les troupes allemandes … Situés entre deux grands axes routiers les habitants de Recloses et deux cents petits parisiens attendent. Le village, témoin des combats passant près de lui, est épargné. Ce matin, il est dépassé.., libéré…, pour de bon…, sans dommage…, c'est miraculeux ! Quelle joie à la maison "Bon Conseil" ! Quelle joie à la maison "Sainte-Thérèse" ! Des drapeaux apparaissent aux fenêtres, confectionnés avec une serviette, les sacs bleus ou rouges de quelques paquetages.

Quelle journée ! Les occupations d'usage sont faites dans une bonne humeur contagieuse. Décision appréciée : pas de cours à "Université". La gymnastique seule est maintenue. Nos "mamans cuisinières" ont concocté un repas de gala où règne la "crémosine" (NDLR : fausse crème à base de … Il vaut mieux ne pas le savoir car c'est un secret de la débrouillardise des cuisinières en manque de tout et qui ne se mangeait que parce que c'était la guerre) arrosée de "framboisine" premier cru unique, bouquetée. (NDLR : idem). Zazou, le mouton mascotte, sera sacrifié sur l'autel de la patrie, dimanche. On l'a pleuré, il était si bon… ! Pas de sieste aujourd'hui. Que faire ? Jouer dans la sablière de Bourron ou prendre un bain à Grez, dans le Loing ? Non il faut en revenir. Faire l'ascension de la Dame Jouanne à Larchant, jouer aux foulards, aux Sioux dans la forêt, escalader, constituer un herbier, que sais-je ? Ce n'est pas un jour comme les autres. Une idée géniale est lancée : on fera une promenade.

Chaussés de bonnes chaussures … à semelles de bois, nous prenons la route d'Ury. Promenade monotone mais, tel un mirage, apparaît une colonne de voitures américaines et nos premiers "ricains" ! On les voit, on les touche. Certains s'arrêtent, riant, nous embrassant. Vous imaginez la suite…

C'est fait, la colo exceptionnelle est "libérée" sans égratignures, miraculeusement… Nous côtoyons ces soldats venus de si loin pour nous faire retrouver une vie de liberté, sans expression. Par moment ils donnent l'impression de redevenir eux-mêmes de "grands enfants". Ils rient, ils chahutent avec nos plus jeunes, distribuant des friandises, offrant des cigarettes ("des blondes") aux plus grands. Tout cela avec des gestes simples, inattendus, spontanés, on ne peut oublier … !

Que sont-ils devenus après ce passage à Recloses, tous ces gars venus du Missouri, du Texas, de Caroline et d'ailleurs ? Qu'est-il devenu ce médecin, ce "toubib" natif du mystérieux et lointain Mississipi, invité à dîner avec nous par Monsieur l'Abbé ? Un repas en musique dominé par "Le refrain sauvage" interprété par le Jazz de l'époque, dans cette grande salle décorée de grosses poutres de bois dans la maison "Sainte Thérèse". 

Un mois plus tard la colonie rejoignait Paris libéré et les enfants reprenaient le chemin de l'école.

Quelques temps après, l'Abbé Jean, directeur du "Chantier" achetait les deux maisons à la paroisse des "Quinze-Vingts". Elles serviront de nouveau de lieu de détente pour les petits parisiens du 12ème arrondissement.

Parlez-leur de Recloses. Avec un grand sourire, ils vous raconteront leurs souvenirs.

Ernest Filâtre 


       

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